AgriHebdo mercredi 15 septembre 2004

Les frigos de nos ancêtres

Sujets : Suisse, Doubs, Histoire, Glacières

 
Dans les glacières naturelles qui permettaient de conserver les aliments, l’intervention de l’homme a souvent été extrêmement dommageable.

Les légumes dans le bac inférieur, les œufs et le fromage dans le compartiment idoine, la viande au congélateur. Quoi de plus anodin que ces gestes mille fois répétés ? Nos frigos familiers sont depuis belle lurette indispensables à notre mode de vie. Pourtant, il y a à peine deux générations, ils n’existaient pas. Comment donc se débrouillaient nos ancêtres ? Entre la salaison et le garde-manger grillagé suspendu hors de portée des rongeurs, ils avaient trouvé une ingénieuse solution : la glace des glaciers alpins ou des glacières du Jura.

une glace réputée

Déjà au néolithique et à l’âge du bronze (de 3000 à 800 ans avant J.-C.), les habitants de nos régions se servaient des glaciers alpins et des glacières jurassiennes comme de réfrigérateurs naturels, ce dont témoignent des ossements, poteries et métaux retrouvés au fond des gouffres. Les ingénieux chasseurs y précipitaient même directement le gibier !

Le petit âge glaciaire qui sévit en Europe entre 1600 et 1860 favorisa le développement des glacières. Dès la Renaissance, la glace prélevée servit à fabriquer des sorbets, à distiller la bière, à conserver viandes, fromages et poissons et à refroidir les vins. En été, les langues des glaciers du Trient, de Grindelwald, de Saleinaz, d’Argentine et des Diablerets fournissaient une glace réputée jusqu’en France voisine.

Pendant la mauvaise saison, les lacs et rivières gelés, à l’instar du Doubs ou, dès 1847 à la suite de la correction des eaux du Jura, le méandre mort de l’Areuse (Fer à cheval), étaient également utilisés.

des sites fragiles

Depuis la fin du XIXe siècle, tout comme les glaciers alpins, la plupart des glacières naturelles du Jura tendent à régresser malgré la couronne d’arbres qui les préserve des ardeurs du soleil. Surexploitation, réchauffement du climat et négligence des visiteurs participent à leur disparition. A noter qu’un groupe de trente personnes peut élever la température de 14°C dans un rayon de 3,5 mètres. Des démarches sont heureusement entreprises pour réhabiliter ces sites fragiles souvent encombrés d’ossements et de déchets pouvant contaminer la nappe phréatique.

De nombreux gouffres sont inaccessibles ou à l’état de vestiges. D’autres ont disparu, à l’exemple du petit glacier des grottes de Naye, dans les Préalpes vaudoises : en 1893, un passage fut élargi à la dynamite et de l’air plus chaud y pénétra ; cinquante ans plus tard, la glace avait disparu. Mentionnons au chapitre des principales glacières les sites suivants.

et les autres...

Entre autres glacières, creux, gouffres, baumes, puits à neige et névières (neige, mais non glace), mentionnons : Baume Nord du Grand Cunay, Glacière Pierrette, Baume de la Passoire, Glacière du Chalet neuf du Mont-Tendre, Glacières Sud du Mont-Tendre, Baume à la neige, Glacière du Creux-Bastien, Gouffre de Bellevue, Glacière de la Pierre-à-Coutiau, Baume du Crêt-des-Combes, Glacières du Couchant, Gouffre des Croix rouges, Creux à la neige, Glacière du Crêt-des-Dranses...

300 t de glace chaque été !

En France voisine, l’histoire de la Glacière de Chaux-les-Passavant, permanente, près de Besançon, est édifiante. Au XVIe siècle, les moines de l’abbaye de la Grâce-Dieu l’exploitaient avec excès : plus de 300 tonnes de glace étaient extraites chaque été. A la suite de quelques hivers doux, les saints hommes furent contraints de déposer au fond de la cavité la glace des étangs et rivières gelés pour tenter de la reconstituer. Dès le XVIIIe siècle, les habitants purent disposer librement de la glace, ce qu’ils firent sans modération. Pire encore, les autorités accentuèrent les dégâts en prélevant trois colonnes de glace de 30 mètres de hauteur pour les besoins de l’armée de la Saône. En 1736, des mesures de protection furent prises, la glacière emmurée et fermée. En 1743 déjà, la glace s’était reformée mais, en 1792, la forêt protectrice fut coupée et la glace disparut progressivement. En 1800, un reboisement lui permit de se reconstituer mais elle ne récupéra jamais sa splendeur passée. En 1910 et en 1953, elle fut inondée par des fortes pluies orageuses. Après une disparition temporaire, elle parvint à nouveau à se reconstituer. Elle est ouverte aux visiteurs de mars à novembre.

Pour en savoir plus :

« Inventaire spéléogique de la Suisse », tome 4 (850 cavités répertoriées)
Maurice Audétat & al.
Edition Société suisse de spéléologie, 2000.

Mise en ligne le : 20/09/2004 12:52:47 - Source

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