Futura Sciences mardi 26 avril 2005

La grotte Cosquer, sanctuaire paléolithique sous la mer à Marseille

Sujets : Grotte ornée, Paléolithique, Bouches-du-Rhône, Art

 

L’entrée s’ouvre au pied d’une falaise du Cap Morgiou, à trente-sept mètres sous le niveau de la mer, à quelques kilomètres de Marseille. En Juillet 1991, Henri Cosquer remarque les peintures préhistoriques, dans une grande salle à 120 mètres de l’entrée.

Ces peintures et les gravures qui les accompagnent ont pu se conserver car la galerie d’accès est en pente ascendante et une moitié de la grande salle se trouve au-dessus du niveau de l’eau. Si des peintures et des gravures ont été effectuées dans les zones immergées, comme il est plus que probable, elles ont été détruites par les remontées d’eau à la fin de la dernière glaciation. Il y a 20.000 ans, la mer était de cent dix à cent vingt mètres plus bas qu’actuellement et le rivage se situait alors à plusieurs kilomètres de là.

Cheval noir Chv5, dessiné sur des tracés digitaux et surchargé de quelques gravures indéterminables - 35.8 ko
Cheval noir Chv5, dessiné sur des tracés digitaux et surchargé de quelques gravures indéterminables

Une étude préliminaire de la grotte et de ses œuvres d’art a été publiée en 1994 (Clottes et Courtin, 1994). Elle s’est basée sur des observations directes des parois, au cours de deux missions de plongées, en Septembre 1991 et en Juin 1992, complétées par l’examen approfondi des documents photographiques et vidéos ramenés et par des analyses diverses sur les pollens et les charbons.

A - Le contexte archéologique

Les hommes préhistoriques n’ont pas habité dans la caverne profonde. Il ne s’y trouve que de petits feux, de trente à cinquante centimètres de diamètre chacun, uniquement utilisés pour l’éclairage ou pour fabriquer les charbons utilisés ensuite comme fusains, et de très nombreux charbons, vestiges de ces feux ou torches. Pas d’ossements épars d’animaux brisés ou de nappes d’éclats de silex comme il s’en constate toujours sur les lieux d’habitat de quelque durée. Ce sont des incursions brèves, liées à la réalisation des dessins et certainement à des cérémonies, auxquelles ces gens se sont livrés. Leurs torches étaient en bois de pin sylvestre.

L’étude des pollens a révélé un paysage steppique, froid, avec peu d’arbres, parmi lesquels le bouleau et le pin. La grotte Cosquer n’a donc jamais servi d’habitat, du moins dans la partie exondée que nous connaissons. En revanche, elle se trouve à proximité de deux grandes cavités actuellement sous-marines, situées à moins de deux cents mètres et bien connues des plongeurs : Le Figuier et La Triperie.

Il est fort possible qu’elles aient été utilisées par ceux qui fréquentèrent et décorèrent la caverne ornée voisine. Des fouilles ultérieures pourraient le révéler. En revanche, nous ne saurons jamais si elles-mêmes furent ornées.

Bloc rocheux couvert de charbons, dans la Salle 2 - 29.3 ko
Bloc rocheux couvert de charbons, dans la Salle 2

B - Les fréquentations préhistoriques

Des dates relativement précises ont été obtenues à partir de charbons au sol et de prélèvements sur des dessins noirs faits au fusain. Elles se regroupent en deux séries, l’une datée d’environ 27 000 ans avant le présent, et l’autre de 18 500 à 19 200 BP. Douze dates radiocarbone furent obtenues dans un premier temps, série qui a fait en son temps de la Grotte Cosquer la caverne à peintures la mieux datée au monde.

Depuis le nombre de dates a été doublé, sans que cela change fondamentalement la vue que nous avons des fréquentations humaines. La grotte n’a donc été fréquentée assidûment qu’à deux reprises, que nous avons appelées Phase 1 et Phase 2, avec un intervalle d’environ 8 000 ans. Peut-être l’entrée basse fut-elle alors cachée sous la végétation ou colmatée sous les éboulis et redécouverte par la suite ?

La première phase est marquée par la réalisation de mains négatives. Après les quarante-six mains initialement signalées, nous en avons trouvé une vingtaine de nouvelles. Il s’agit chaque fois d’adultes. Le thème – et la technique – de la main négative se trouvent assez curieusement dans le monde entier et dans des contextes très divers, de l’Australie à l’Afrique, de l’Asie aux Amériques. Nombre de celles de Cosquer ont la particularité d’avoir des doigts incomplets, comme à Gargas dans les Hautes-Pyrénées et en d’autres lieux.

Les deux mains noires M18 et M19, près du Grand Puits - 97.3 ko
Les deux mains noires M18 et M19, près du Grand Puits

Ce fait bizarre fut diversement interprété au cours du 20ème siècle. On y vit successivement des mutilations volontaires au cours de cérémonies, de deuil par exemple, des mutilations pathologiques dues à des maladies ou, tout simplement, un langage gestuel, comme il en existe chez les peuples chasseurs. La découverte de celles de Cosquer a rendu cette dernière hypothèse plus que plausible, car il devient beaucoup plus difficile de croire à des mutilations pathologiques frappant des gens très éloignés, à la même époque, et entraînant des conséquences rituelles et artistiques identiques.

Exemples de tracés digitaux à la voûte du secteur 202 - 38.3 ko
Exemples de tracés digitaux à la voûte du secteur 202

Pendant cette Phase 1, les occupants de la Grotte Cosquer ont couvert toutes les parois et les voûtes de tracés digitaux : partout où la surface était suffisamment molle, ils y ont laissé traîner leurs mains, dessinant des volutes et des quantités de traits parallèles, sans qu’on puisse y distinguer de figures construites. C’est là, pensions-nous, une façon d’occuper la cavité, d’y affirmer sa présence.

Les visiteurs venus quelques milliers d’années plus tard ont vraisemblablement perçu les mains négatives comme le témoignage d’une magie ancienne et dangereuse, car un bon nombre ont été détruites par le bris des draperies stalagmitiques sur lesquelles elles se trouvaient, ou marquées par la surcharge de points ou de traits peints, ou de traits multiples rageusement gravés destinés à les oblitérer.

Tête de félin - Phase 2 - 34.5 ko
Tête de félin - Phase 2

C’est de la Phase 2 que datent la majorité des peintures et des gravures animales. Une centaine fut répertoriée lors de nos premiers travaux. Actuellement, nous en avons cent soixante et dix-sept. Les chevaux dominent, un peu plus du tiers du total. Ils sont suivis des bouquetins et des chamois, des bovinés et des cervidés. Une tête de félin, une antilope saïga récemment identifiée et plusieurs animaux indéterminés ou composites complètent le lot de la faune terrestre.

Il s’y ajoute des animaux marins, la plus grande originalité de la Grotte Cosquer. Parmi eux, ont été reconnus neuf phoques gravés et trois pingouins peints en noir. Ces derniers, bien reconnaissables par des spécialistes, représentent le Grand Pingouin, espèce massacrée par les marins et les pêcheurs jusqu’au milieu du XIXème siècle où elle disparut. Ce sont les seules figurations de cette espèce indiscutablement attestées dans l’art préhistorique. Quelques figures noires mystérieuses pourraient être des méduses ou des poulpes, mais sans certitude. Quoi qu’il en soit, l’influence du milieu marin sur l’iconographie est forte. Nous avons par la suite identifié plusieurs poissons. Même si la faune figurée sur les parois ne reproduisait pas à l’identique le milieu environnant, même si elle était, ce qui est des plus vraisemblables, le support de mythes et de rites magico-religieux, la preuve est apportée que ce milieu exerçait une influence notable sur le choix des thèmes.

Le bouquetin gravé Bq4, suivi du phoque - 32.7 ko
Le bouquetin gravé Bq4, suivi du phoque

A ce bestiaire s’ajoutaient aussi des signes géométriques, rectangles, zig-zags, signes en forme de sagaies sur les animaux, qui abondent dans la Grotte Cosquer. En tout, nous avons répertorié plus de deux cents signes géométriques. L’un des plus importants, reconnu après la parution de notre premier livre, est ce que l’on appelle un signe de type Placard, constitué par un corps horizontal fait de deux traits parallèles, surmonté par un appendice vertical en cheminée et terminé de chaque côté par un autre appendice dirigé vers le bas. Son importance vient de sa présence dans les deux cavernes du Lot citées (Cougnac, Pech-Merle), ainsi que dans la grotte du Placard, en Charente, pendant le Solutréen (plus ou moins vers 20 000 BP). Nous avons donc là la preuve de contacts à longue distance et d’influences réciproques dans le domaine symbolique et religieux.

L’Homme tué - 35.7 ko
L’Homme tué

L’un des thèmes les plus remarquables est celui de « l’Homme tué », un humain assez schématique mais bien reconnaissable à sa silhouette et à son bras terminé par une main caractéristique, surchargé par une arme barbelée. L’homme est figuré sur le dos, les jambes en l’air dans la position d’un animal mort. Il a une tête de phoque avec les moustaches caractéristiques. Il s’agit donc d’un être composite, comme on en connaît ailleurs (dans la Scène du Puits de Lascaux, par exemple). Le thème de l’homme criblé de traits existe d’ailleurs à une époque plus ou moins contemporaine de la seconde période de la Grotte Cosquer, dans deux cavernes du Lot, Pech-Merle et Cougnac.

Signe géométrique en chevron - 31.5 ko
Signe géométrique en chevron
Le chevron de droite évoque la représentation d’un sexe féminin

Parmi les thèmes, les représentations sexuelles occupent une place non négligeable. Nous avons découvert, entre autres, une gravure très réaliste de phallus humain avec les testicules et plusieurs creux de la paroi cernés de noir pour évoquer des vulves.

L’étude des techniques stylistiques et des procédés utilisés pour la représentation des animaux permet des rapprochements avec l’art de grottes contemporaines. Les plus probants se font avec Ebbou dans l’Ardèche et le Parpalló en Espagne.

La Grotte Cosquer a fait l’objet de publications déjà nombreuses, dont nous ne citerons que les principales :

-  CLOTTES J. & COURTIN J., 1994. - La Grotte Cosquer. Peintures et gravures de la caverne engloutie. Le Seuil. Paris. Egalement publié en anglais et en allemand.
-  CLOTTES J., COURTIN J. & COLLINA-GIRARD J., 1996. - La Grotte Cosquer revisitée. INORA 15, p. 1-2.
-  CLOTTES J., COURTIN J., COLLINA-GIRARD J., ARNOLD M. & VALLADAS H., 1997. - News from Cosquer Cave : climatic studies, recording, sampling, dates. Antiquity 71, n° 272, p. 321-326.
-  CLOTTES J., COURTIN J., VALLADAS H., CACHIER M., MERCIER N., ARNOLD M., 1992. - La Grotte Cosquer datée. Bulletin de la Société Préhistorique Française 89, 8, 230-234.

La mer qui baigne la colonne au cheval symbolise le passage du temps... - 19.8 ko
La mer qui baigne la colonne au cheval symbolise le passage du temps...

Après que l’un de nous (Jean Clottes) ait obtenu un diplôme de scaphandrier professionnel pour pouvoir travailler dans la grotte, nous y avons mené ensemble plusieurs campagnes de recherches approfondies, en 2002 et en 2003.

A la suite de ces travaux récents et des nombreuses découvertes qui en ont résulté, nous avons fait une analyse beaucoup plus approfondie de la grotte, de ses œuvres et des activités des gens qui la fréquentèrent, concrétisée dans un livre à paraître en Mai 2005 :
-  CLOTTES J., COURTIN J. & VANRELL L., 2005. - Cosquer redécouvert. Le Seuil. Paris, 256 p., 209 fig.

Jean Clottes, Jean Courtin, Luc Vanrell

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Galerie photos de Pascal Goetgheluck

Mise en ligne le : 05/05/2005 19:08:36 - Source

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