Tahiti Presse jeudi 8 janvier 2004

Environnement

Grottes et légendes de Rurutu

Sujets : Légendes, Polynésie Française

 

 
Les formations de calcite scintillent à l’intérieur des grottes juchées dans les falaises.

(Tahitipresse) - L’île de Rurutu, située dans l’archipel des Australes, présente une particularité géologique intéressante : au milieu de l’océan Pacifique, elle n’en est pas moins truffée de grottes calcaires. Avant de faire le bonheur des adeptes d’un tourisme vert, ces cavernes ont joué un rôle central dans l’ébauche de contes et légendes racontant l’histoire de l’île et de ses habitants.

« Lorsque François Mitterrand, alors président de la République, vient en visite officielle à Rurutu en 1990, il est reçu dans la grotte Ana Aeo, où les habitants de l’île ont reconstitué le décor de l’ancien temps, avec prêtres, roi et guerriers », se rappelle l’écrivain Pare Walker, habitante de l’île des Australes. Et c’est là que les Rurutu remettent symboliquement au président français leur code de lois, confirmant leur allégeance à son autorité. Depuis, la grotte Aeo est parfois appelée « grotte Mitterrand ».
Cet événement qui entre dans l’histoire de l’île n’aurait pas pu trouver meilleur endroit pour se dérouler : les Rurutu sont très attachés aux grottes qui parsèment leur île. Il y en a une trentaine, cachées dans les escarpements qui surplombent la mer, qui ont longtemps servi d’abri en cas de cyclones.

Curiosité géologique

Lorsqu’on demande au conteur Nahuma Tavita si les légendes expliquent l’apparition de ces cavités, il rétorque que pour les anciens, « elles ont toujours fait partie du paysage ».
Apparue il y a 12 millions d’années, Rurutu est soulevée de 100 mètres par un point chaud il y a un million d’années, et du coup, la morphologie de l’île se transforme : son pourtour n’est plus que falaises. Avec en plus l’érosion due aux pluies et à la mer, des cavités calcaires, fournies en stalactites et stalagmites, se sont constituées – la même chose s’est produite sur l’atoll de Makatea dans les Tuamotu.
« Ces grottes sont magnifiques, ces stalactites et stalagmites sont surprenants ici, lorsqu’on se rappelle qu’on est au milieu du Pacifique », s’exclame Yves Gentilhomme. Installé depuis douze ans sur l’île, il s’applique notamment à défricher et baliser les pourtours de certaines excavations pour pouvoir les faire découvrir aux touristes. Certaines sont ouvertes sur la nature. Pour d’autres, il faut redoubler d’attention afin de parvenir à en détecter les entrées. Mais aucun souterrain n’a pour l’instant été aménagé : il faut encore emmener des lampes de poche si on désire accéder aux cavités en enfilade, dont les passages peuvent parfois être très étroits.
Là, les parois coralliennes et volcaniques, une fois éclairées, sont scintillantes grâce à la multiplicité de formations calcites qui les ont recouvertes.

Histoires de grottes

Mais pour les Rurutu, hormis les stalactites et les merveilles géologiques, ces grottes renferment une partie de l’âme de leur île, les renvoient à leur histoire. Presque toutes sont liées à des légendes, colportées par les conteurs locaux, et que Pare Walker a consigné dans son ouvrage « Rurutu, mémoire d’avenir d’une île australe ».
Ana Eva est, par exemple, réputée pour être la première grotte habitée par les humains, qui a hébergé un des peuples de Tahiti lorsqu’il a débarqué sur Rurutu vers 1122 ; concernant la grotte « Mitterrand », on se souvient que l’esprit Tai’o’aia y avait possédé les âmes de tous les membres d’un clan et les avait poussé à se jeter au feu ; une autre encore était censée abriter une pieuvre qui tuait les chevaux venant se désaltérer. La légende de la grotte d’Hina expliquerait aussi l’origine de la maîtrise de l’art du tressage à Rurutu.
Abris royaux, cachettes pour dieux bannis ou pour créatures féroces, les Rurutu retrouvent ancêtres et origines dans ces grottes. Et étant donnée la fantasmagorie des parois intérieures, il n’y a pas besoin de trop faire appel à son imagination pour croire aux fables.

La découverte de l’art du tressage dans la grotte de Hina

On raconte qu’Hina, une ogresse qui vivait dans une des excavations au pied du mont Manureva, capturait les enfants qui venaient couper des roseaux destinés à en faire des cannes à pêche. La disparition des bambins est longtemps restée un mystère pour les villageois. Or un jour elle captura deux garçonnets supplémentaires ; son abri étant déjà rempli de chair humaine, la sorcière décida alors de les attacher à un arbre.
Heureuse, Hina commença à chanter, ce qui poussa les deux enfants à danser. Divertie par ce spectacle, l’ogresse accepta de défaire les liens des garçons pour qu’ils puissent en faire plus. Leurs gesticulations l’ont fait tant rire que les deux proies en profitèrent pour s’enfuir.
Le village alors prévenu de la cachette de l’ogresse, décida de lui tendre un piège grâce à des filets de nape - un fil constitué à partir de la bourre de coco. Hina fut emprisonnée chez le roi et se laissa mourir de faim. C’est en visitant sa grotte que les villageois découvrirent des nattes tressées en pandanus sauvage, ce qui poussa les femmes de Rurutu à apprendre l’art du tressage. Et qui explique aussi pourquoi la vannerie de l’île est si réputée.


Le conteur, fil conducteur de la mémoire rurutu

La Polynésie a longtemps obéi à des règles de tradition orale. A Rurutu, cette coutume est par exemple confirmée par la façon dont est transmise l’histoire de l’île. Ce sont des conteurs (« orero »), triés sur le volet et provenant de quelques familles reconnues par le conseil des sages – le « toohitu »- pour leurs qualités d’expression, qui transmettent les « légendes », fables considérées comme bases historiques dans les îles du Pacifique.
Nahuma Tavita, 46 ans, est l’un des quatre conteurs en activité à Rurutu. Il assure cette tâche communautaire en plus de son occupation d’agriculteur. Déjà tout petit, il se plaçait le plus près possible des « orero » lorsque ceux-ci se mettaient à raconter, et rapidement, les anciens du conseil des sages ont décelé chez lui une voix qui capte l’attention du public, et l’art de parler ; il a donc sans surprise été nommé « orero » à l’âge de 28 ans.
Si Nahuma a abandonné le costume traditionnel du conteur – robe en tapa et coiffe imposante, il fait perdurer la tradition inlassablement : au mois de janvier, que ce soit lui ou le second "orero" de Moere, il organise un tour de l’île avec plusieurs escales dans des lieux mythiques, et donc de nombreuses grottes.
Là, suivi de près par les officiels de l’île, ainsi que par une grande partie des villageois et de leurs moyens de locomotion – le seul moment dans l’année où Rurutu connaît des embouteillages - il rappelle les histoires qui sont liées à ces endroits en langue rurutu. Les légendes ravivées varient au gré des années.
« L’orero » peut également aiguiller les troupes de danses sur les contes à mettre en scène pour les traditionnelles fêtes du Heiva en juillet. Lorsqu’il évoque les légendes, le conseil des sages recommande au conteur de ne pas toucher à une goutte d’alcool. La maîtrise des mots et des intrigues est essentielle.
C’est cette qualité également qu’il faudra déceler parmi les jeunes qui pourraient composer la relève, et que Nahuma Tavita avoue déjà rechercher… pour ne pas perdre le fil de l’histoire de l’île.

Mise en ligne le : 11/01/2004 12:43:03 - Source

Forum de l'article