Le Quotidien du Médecin N°6646 - mercredi 16 février 2000

Michel Siffre

l’homme qui tire sur le fil du temps

Sujets : Expérience hors du temps, Médecine, Hérault

 
Michel Siffre vient de séjourner soixante-seize jours dans une grotte de l’Hérault, en l’absence de tout repère temporel. C’est la troisième expérience du genre menée par le spéléologue, aujourd’hui âgé de 61 ans, pour tenter un suivi de l’évolution du rythme veille-sommeil en fonction du vieillissement.

Le spéléologue, heureux de revoir le ciel bleu, n’a pas caché que son séjour sous terre avait été moins agréable que les deux précédents (AFP)
 
« PARI gagné ». Les médias saluent la performance de Michel Siffre, réapparu à l’air libre détendu et en bonne forme physique. Une réussite, en effet, par rapport à l’objectif que le spéléologue s’était assigné : vivre sous terre pendant plus de deux mois, sans aucun repère temporel, afin d’étudier « l’action du vieillissement sur le rythme biologique ». L’expérience s’est déroulée sans encombre dans la grotte de Clamouse, sur la commune de Saint-Jean-de-Fos (Hérault), du 29 novembre au 14 février.

Michel Siffre en était à son troisième exercice du genre. La première fois, en 1962, il avait séjourné deux mois au fond du gouffre du Scarasson, sur un glacier souterrain. « Cette expérience originale avait attiré l’attention sur le rythme veille-sommeil, se souvient le Dr Marie Françoise Vecchierini, de l’unité d’exploration du sommeil Bichat-Claude - Bernard ; s’il est excessif de dire qu’elle avait apporté la preuve de l’existence d’un rythme biologique endogène, elle avait fourni des éléments de compréhension sur l’horloge interne humaine. » C’est ainsi que l’on avait pu mesurer que la journée de Michel Siffre durait en moyenne vingt-quatre heures et trente et une minutes (temps mesuré entre deux réveils), avec des activités durant seize heures et huit heures de sommeil.

Des rythmes complètement inversés

« La caractéristique étonnante de ce cycle, explique-t-il [*], était la relation inversement proportionnelle entre la durée d’activité et la durée du sommeil : plus ma durée d’activité était longue, plus mon temps de sommeil était court. Il s’était ainsi instauré un décalage d’environ une demi-heure par jour, si bien que, après une quinzaine de jours, les rythmes étaient complètement inversés par rapport au monde extérieur et donc à l’équipe en surface. »
Dix ans plus tard, le spéléologue renouvelait l’expérience de la privation de soleil et de montre, cette fois au fond d’une grotte du Texas, où il séjourna 205 jours durant. Son cycle diurne passa alors à vingt-huit heures, cependant que ses périodes de sommeil étaient réduites de quatre-vingt-dix minutes. « J’ai analysé chaque moment de la journée, raconte Michel Siffre*, et je me suis rendu compte qu’il était impossible, en isolation temporelle, de savoir si une "journée" durait dix , vingt ou trente heures. Parfois, au bout de quatre à cinq heures, je sentais que j’avais sommeil, mais je pensais qu’il n’était pas possible que quatre ou cinq heures se soient écoulées, donc j’ajoutais un facteur de correction. » C’est ce facteur de correction qui a permis à Michel Siffre de se tromper dans de moindres proportions, à la faveur de cette troisième expérience. Ainsi, lorsqu’on lui a annoncé la date réelle, le 7 février dernier, il croyait être à son 63e jour sous terre, alors qu’il en avait passé 69. Les sept jours suivants ont été mis à profit pour le « resynchroniser » avec l’heure légale.

Ciel bleu et souffle du vent

Répondant aux journalistes réunis pour assister à sa sortie de la grotte, le spéléologue, après s’être réjoui de revoir le ciel bleu et de sentir à nouveau le nouveau le souffle du vent, n’a pas caché que ce dernier séjour sous terre avait été moins agréable que les deux précédents, avouant carrément que c’était probablement « l’expérience de trop ».
Bien que disposant d’une plate-forme de 40 m2, sa « surface de déplacement » n’a jamais excédé 15 m2, malgré l’absence d’entrave, comme en 1972, où un cordon ombilical limitait son autonomie de mouvement à seulement 10 mètres. Michel Siffre s’est étonné de s’être endormi « parfois brutalement », ce qui lui a semblé correspondre à un signé de vieillissement. Il est resté éveillé jusqu’à 30 heures d’affilée, récupérant en une vingtaine d’heures de sommeil, ce qui porte à 50 heures la durée de ses « journées », sensiblement allongées par rapport à ses perceptions de 1962 et 1972.
Il faudra attendre plusieurs semaines pour que soient dépouillées et analysées les données captées sur le corps du spéléologue tout au long de son séjour. A ce propos, Michel Siffre s’est déclaré exaspéré d’avoir eu en permanence le corps couvert d’électrodes et armé d’une sonde pour enregistrer en temps réel pulsions cardiaques, respiratoires, température du corps et d’avoir du se livrer à des contrôles quotidiens d’urine, de salive, de sang, etc. C’est le service d’exploration fonctionnelle neurologique du Pr Gilles Géraud, au CHU Rangueil de Toulouse, qui assure la responsabilité du protocole scientifique de l’expérience et qui devrait publier le fruit de ces « exaspérantes » mesures.

Christian Delahaye

[*] « Bulletin Veille Sommeil », n° 10.

Mise en ligne le : 07/05/2004 21:16:14 - Source

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